17/05/2025

Grignion de Montfort, à la lumière de Vatican II ?

Par Karen Darentière

English, italiano

Cet article est reproduit avec l’aimable autorisation de Corrispondenza romana, qui l’a publié en italien le 5 mars 2025: Andiamo a Gesù con Maria o per mezzo di Maria? – di Karen Darantière | Corrispondenza romana

Allons-nous à Jésus avec Marie ou par Marie ? Selon la doxa actuellement de rigueur dans l’Église depuis le dernier Concile, la réponse donnée à cette question serait plutôt « avec » que « par », à tel point que l’on se demande s’il ne faudrait pas reformuler le vénérable principe de dévotion mariale de saint Louis-Marie Grignion de Montfort : Ad Jesum per Mariam.  Parmi d’innombrables exemples de cette nouvelle tendance qui prévaut depuis quelques années, on peut citer un théologien dans la ligne de Jean-Paul II, le Père Guillaume de Menthière. Quoiqu’avec une retenue ostensible, il confirme ce penchant lorsqu’à un journaliste lui demandant si, avec le pape Jean-Paul II, on n’a pas fait « une sorte de changement de perspective », il répond :

« Oui, [avec] le Concile et le pape Jean-Paul II qui, surtout dans son encyclique Redemptoris Mater, commente le Concile. Effectivement la nouvelle position, pourrait-on dire, c’est … que Marie n’est pas simplement celle qui est comme une échelle qui nous mène à Dieu, ou comme l’aqueduc, comme dit saint Bernard, qui nous conduit à Dieu, mais elle est de notre côté, elle marche avec nous, elle fait son pèlerinage dans la foi.  Donc, on ne va plus simplement à Jésus par Marie, mais on va à Jésus avec Marie. Les deux sont vrais, bien sûr, mais dans la théologie mariale contemporaine, et dans le Magistère de Jean-Paul II, l’insistance est beaucoup plus sur le fait que Marie marche avec nous ; elle accomplit avec nous son pèlerinage dans la foi. »[1]  

« Les deux sont vrais », dit-il pour rassurer. Cependant, en examinant son propos, on peut remarquer que le « avec » est renforcé au détriment du « par », grâce à une tournure équivalant à une sorte de semi-négation insidieuse : « pas simplement… mais ».  Cette tournure est devenue si rebattue dans les milieux ecclésiaux qu’elle est probablement employée de manière machinale par la plupart de prélats. Or, il s’agit ici d’un emploi abusif de cette formule, utilisée normalement pour marquer un crescendo, un degré supérieur, comme dans : « Non seulement nous aimons Dieu, mais nous l’adorons ».  Normalement, c’est le «seulement » (ou le « simplement ») qui est nié, mais ici – sous le voile d’une affirmation maintenue et augmentée, quoique complétée par une affirmation plus importante – il y a en réalité une forme de négation subreptice : la médiation de Marie comme échelle ou aqueduc est ainsi dévalorisée en faveur de l’accompagnement de celle qui, à notre humble niveau, va en pèlerinage avec nous.  Ce procédé rhétorique consiste à faire entendre qu’entre les deux propositions, la seconde l’emporte de loin sur la première en importance.  Il y a une rupture d’équilibre, et donc la première est affaiblie, voire minée.  C’est comme dire : « Ce n’est pas ceci qui compte, mais cela. »  Implicitement, ce que l’on prétend maintenir est en fait minimisé.  Ainsi, dire qu’on va à Dieu désormais avec Marie, et non « plus simplement » par Marie, c’est minimiser la médiation de Marie, au profit de son rôle d’accompagnatrice.

Cependant, la question de savoir si nous allons à Jésus par ou avec Marie est de toute façon trompeuse, car elle pose une alternative fausse et qui n’a pas lieu d’être. Voyons maintenant pourquoi la question est apte, subrepticement, à induire en erreur, en insinuant une opposition stérile.  Saint Louis-Marie Grignion de Montfort peut nous éclairer là-dessus.

La vraie dévotion selon saint Louis-Marie Grignion de Montfort

Ce grand saint marial définit la vraie et parfaite dévotion à Marie comme suit :

« La Parfaite Pratique de Dévotion à Marie… consiste à se donner tout entier, en qualité d’esclave, à Marie et à Jésus par elle ; ensuite, à faire toute chose avec Marie, en Marie, par Marie et pour Marie. »[2]

Ces quatre prépositions peuvent, avec justesse, être mises en rapport avec les quatre causes aristotélico-thomistes : matérielle, formelle, efficiente et finale. La sagesse mariale de saint Louis-Marie s’harmonise parfaitement avec la sagesse philosophique de saint Thomas, comme on peut le voir grâce à l’analogie faite par le père carme Jean de Jésus-Hostie[3] :

« En résumé, dire que nous devons faire toutes nos actions par Marie, c’est lui donner le rôle de cause efficiente, lui abandonner l’initiative et la conduite de toute notre vie, en nous rappelant qu’il ne s’agit pas seulement de nos gestes et de nos démarches, mais de tous les mouvements de l’âme jusqu’aux dernières profondeurs de l’esprit. Faire toutes nos actions avec Marie, c’est la prendre comme modèle, comme cause exemplaire, sinon matérielle, des plus petits détails de notre vie. Faire toutes nos actions en Marie, c’est la constituer cause formelle de tout notre être spirituel, en faire vraiment l’âme de notre âme et de toute son action.  Enfin faire toutes nos actions pour Marie, c’est la prendre comme cause finale, disons même comme fin dernière. »

Les deux premières causes, efficiente et exemplaire (sinon matérielle), peuvent donc être mises en rapport avec ces prépositions que le Père de Menthière sépare. Selon la première cause, Marie agit comme Médiatrice de notre salut, en conduisant nos actions et nos pensées, et selon la seconde, elle sert de modèle à imiter, voire, dans la mesure où nous nous laissons transformer entièrement en elle, de cause quasi matérielle de nos actes comme des mouvements de notre cœur. (Car Marie devient par grâce comme la matière dont nous sommes faits.)  Nulle opposition stérile ne s’insinue entre ces deux causes chez notre grand saint marial, contrairement à ce que l’on entend dire de nos jours. Qui plus est, Marie est même, selon cette analogie, cause formelle, ou, comme ce saint le dit de manière imagée, le moule qui forme et reforme nos âmes à son image et ressemblance. Et elle est même cause finale prochaine qui nous conduit à notre véritable fin dernière, qui est Dieu. Sur cette dernière cause, le père Jean de Jésus-Hostie ajoute :

« C’est ici que se vérifie ce que nous avons dit, de la médiation immédiate de la sainte Vierge, fondée sur son incomparable fusion avec Dieu. Dieu reste toujours notre seule et véritable fin dernière, et c’est pour l’atteindre plus sûrement que nous orientons toutes nos forces vers Marie, comme vers un repère spirituel : mais ce repère est beaucoup plus qu’une simple fin prochaine ou intermédiaire : Marie est vraiment pour nous le visage de Dieu et constitue avec lui, ne craignons pas de le dire, une seule et même fin dernière. »

Cette affirmation extraordinaire est conforme à ce qu’enseigne saint Louis-Marie, que Marie est tellement transformée en Jésus « qu’on séparerait plutôt la lumière du soleil, … que la divine Marie »[4] de son Fils. Et le religieux carme de conclure : « Les quatre formules employées par saint Louis-Marie Grignion de Montfort ne sont donc pas une simple amplification oratoire, mais l’expression d’une réalité très haute, et d’une causalité mariale universelle. » Ainsi s’explique de manière convaincante la doctrine mariale de saint Louis-Marie : y appliquer les quatre causes thomistes met en lumière la médiation universelle de Marie.

Une regrettable « relecture » conciliaire de la doctrine montfortaine[5]

Comment en est-on arrivé alors à réduire le mystère de Marie en opposant l’efficacité de son action médiatrice à l’exemplarité de sa foi et de sa charité, jusqu’à ne faire d’elle qu’un simple modèle à suivre, voire un simple compagnon de route ? Le Père de Menthière désigne Jean-Paul II et le Concile. Un texte du Concile énumère quelques titres de la Sainte Vierge : « Aussi la bienheureuse Vierge est-elle invoquée dans l’Église sous les titres d’avocate, d’auxiliatrice, d’aide et de médiatrice. Tout cela doit pourtant s’entendre de manière qu’on n’enlève ni n’ajoute rien à la dignité et à l’action du Christ, seul médiateur. »[6] Ce texte dit que, dans un sens affaibli, Marie est invoquée, non pas par l’Eglise mais seulement dans l’Eglise[7], comme « médiatrice » tout court, sans ajouter « de toutes grâces ».  Jean-Paul II explique : « Le chapitre 8 de Lumen gentium rappelle [le titre] de « médiatrice ». Toutefois on prit soin de ne l’attacher à aucune théologie particulière de la médiation, mais de l’ajouter uniquement aux autres titres reconnus à Marie. »[8]  Ainsi ce titre est attribué à Marie comme un titre honorifique parmi d’autres, mais sans qu’une signification précise lui soit attribuée, laissant ainsi la porte ouverte à des interprétations aussi bien minimalistes que maximalistes. 

Jean-Paul II, grand dévot de saint Louis-Marie, et qui a pourtant écrit de belles pages sur la Sainte Vierge, affirme néanmoins, dans sa Lettre aux Familles montfortaines sur la doctrine mariale de leur saint fondateur, que : « c’est à la lumière du Concile que doit aujourd’hui être relue et interprétée la doctrine montfortaine. »[9]  Or, ne vaut-il pas mieux s’efforcer de la comprendre selon sa propre lumière, comme le fait saint Pie X dans Ad illum deum, et non selon une « relecture » voulue par le Concile ? Il est regrettable que Jean-Paul II, pour suivre son propre conseil, affirme : « Attribuer le maximum à Marie ne peut pas devenir la norme de la mariologie. »[10]  Mais saint Louis-Marie Grignion de Montfort écrit : « Tout ce qui convient à Dieu par nature, convient à Marie par grâce. »[11] Et Pie XII, dans la bulle proclamant le dogme de l’Assomption, énonce

« cette règle en mariologie, que les mystères de grâce opérés par Dieu dans la Vierge ne doivent pas se mesurer aux règles ordinaires, mais à la toute-puissance divine, étant supposée la convenance de ce dont il s’agit et que cela ne soit pas en contradiction avec les Saintes Écritures ou inconciliable avec le texte sacré. »[12]

Pie XII confirme ainsi la doctrine enseignée par saint Alphonse de Liguori[13], qui invite ses lecteurs à prendre pour règle d’attribuer toujours le maximum de gloire et de grandeur à Marie, pourvu que cela ne contredise pas les Écritures, afin de glorifier Dieu en glorifiant sa Mère.  Par un contraste saisissant, Jean-Paul II « engage » les catholiques « à contempler en Marie une humble femme de notre humanité qui s’est laissée conduire par l’action intérieure de l’Esprit »[14], ce qui n’est certes pas faux en soi, mais qui nous éloigne grandement de la doctrine mariale transmise par Pie IX dans la bulle proclamant le dogme de l’Immaculée Conception :

« L’élevant incomparablement au-dessus de tous les esprits angéliques, de tous les Saints, [Dieu] la combla de l’abondance des dons célestes, pris au trésor de la divinité, d’une manière si merveilleuse, que toujours et entièrement pure de toute tache du péché, toute belle et toute parfaite, elle avait en elle la plénitude d’innocence et de sainteté la plus grande que l’on puisse concevoir au-dessous de Dieu et telle que, sauf Dieu, personne ne peut la comprendre… La glorieuse Vierge,… au-dessous de Dieu seul, est au-dessus de toutes les créatures, par nature est plus belle, plus parfaite, plus sainte que les Chérubins et les Séraphins, que toute l’armée des Anges, [elle dont] … ni sur la terre, ni dans le ciel, aucune langue ne peut dignement célébrer les louanges. »[15]

Obscurcir la médiation mariale mène à obscurcir aussi la Providence divine

Revenons, pour finir cette courte réflexion, sur la notion philosophique de cause efficiente, qui est définie par Aristote en ces termes : « Ce d’où procède le mouvement », c’est-à-dire « l’agent »[16]. Le mouvement, tel que l’entend Aristote, a une acception beaucoup plus large que de nos jours : il ne s’agit pas uniquement du changement de lieu, mais aussi d’état physique, comme la croissance, ou d’état d’âme. La notion de cause répond au principe que le mouvement n’a rien de chaotique, mais obéit à un ordre naturel. Elle se divise en deux : à la cause efficiente principale s’ajoute la cause efficiente instrumentale. Lorsque le peintre peint un tableau, la causalité efficiente principale appartient au peintre, la causalité efficiente instrumentale au pinceau qu’il manie. De cette façon, la cause efficiente non seulement explique le mouvement, mais indique que l’existence des choses a une origine extérieure. Selon cette distinction, la source immédiate du mouvement est cause instrumentale, l’origine première de l’existence est cause principale. Cette distinction, appliquée à la révélation chrétienne, fait reconnaître que Dieu est cause efficiente principale et que Marie, puisque médiatrice, est cause efficiente instrumentale.  Or voiler sa causalité instrumentale, n’est-ce pas une façon de voiler la causalité principale de Dieu ?  On pourrait certes objecter que c’est au contraire une façon de mettre en lumière la causalité principale divine, mais en réalité la minoration de l’action médiatrice de Marie s’accompagne d’une moindre compréhension de l’action providentielle de Dieu dans le monde. Car on n’entend plus guère parler de la Providence divine de nos jours…

Il est utile de rappeler cette parole de saint Jérôme : « Que personne ne doute, car tout ce qui est dignement et solennellement attribué à Notre Sainte Mère rejaillit tout entier à la louange et à la gloire de Dieu. »[17] Suivant cette affirmation, nous pouvons dire qu’obscurcir la cause efficiente instrumentale aboutit à obscurcir la cause efficiente principale. Autrement dit, diminuer l’efficacité de la Médiatrice a pour effet de diminuer, dans nos esprits, l’agir tout-puissant de Dieu.  Notre esprit reste fixé sur notre cheminement pénible dans la pénombre de ce bas monde, en compagnie d’une simple femme comme nous, sans lever les yeux vers le haut.  Cette triste tendance concorde avec ce que l’esprit du jour, trouble et incertain, conçoit de Dieu, mais nous éloigne de la certitude que donne la saine philosophie et la Sainte Tradition.

Karen Darantière


[1] Théologie Mariale pour tous, KTO TV, Entretien de Régis Burnet avec le Frère Rémi Chéno, o.p. et le Père Guillaume de Menthière, https://www.youtube.com/watch?v=iiITXnEun3M, de 4:40 à 5:55.  Deux décennies auparavant, le Père de Menthière avait publié un livre intitulé, Marie, mère du salut: Marie corédemptrice ? : essai de fondement théologique (éditions Téqui, 2000), dans lequel il emploie la méthode thomiste pour examiner systématiquement la doctrine de la corédemption, et répond, à la fin du livre, de manière affirmative à la question de savoir s’il est légitime, du point de vue doctrinal, d’appeler Marie du titre de Corédemptrice.

[2] Le Secret de Marie, n° 28.

[3] Notre-Dame de la Montée du Carmel, par le père Jean de Jésus-Hostie, éd. Du Carmel, Tarascon, 1951, pp. 162-165 ; cité dans Marie Médiatrice, éditions Clovis, 2007, pp. 165-166.

[4] Traité de la Vraie Dévotion n° 63.

[5] Cette partie s’appuie sur La sainte Vierge à Vatican II, le huitième chapitre de Lumen gentium, de l’abbé Stephen, dans Le Sel de la Terre, nº 45, été 2003.

[6] Lumen Gentium 62.

[7] Cependant, un grand nombre de Pères conciliaires demandèrent, sans succès, qu’on modifie ce passage en remplaçant  « in Ecclesia » par « ab Ecclesia ». (Acta synodalia, vol. III, pars VIII, p. 163.)

[8] 1er octobre 1997 ; ORLF 2489 (7 octobre 1997), p. 8.

[9] L’Osservatore Romano, n. 3, 20 janvier 2004, p. 2-3.

[10] 3 janvier 1996 ; ORLF 2400 (9 janvier 1996) p. 8.

[11] Traité de la vraie dévotion, n° 74.

[12] Pie XII, Constitution apostolique Munificentissimus Deus, du 1er novembre 1950, n° 37.

[13] Cf. saint Alphonse de Liguori, Paraphrase du Salve Regina, chapitre 5.

[14] 16 décembre 1997 ; ORLF 2532 (11/18 août 1998), p. 3. (cité dans La sainte Vierge à Vatican II, op. cit.).

[15] Pie IX, Constitution apostolique Ineffabilis Deus, du 8 décembre 1854.

[16] Aristote, Physique, II, 3, 194 b 29 sq., 195 a 21 sq.

[17] Saint Jérôme, Epist. 9 Ad Paul. et Estoch., n° IV.