La laïcité, une monstruosité
Réflexions pour le centenaire de l’encyclique sur le Christ-Roi
Quand on évoque les atteintes législatives que les démocraties modernes font subir à la loi naturelle, on pense surtout à la morale du mariage et de la vie (non-valeur civile du mariage religieux, divorce, égalité des filiations légitimes et illégitimes, contraception, avortement, contrat civil ou « mariage » entre personnes de même sexe, gestation pour autrui, euthanasie, etc.). Mais insérés que nous sommes dans une laïcisation perçue comme irréversible, nous oublions précisément cette atteinte en quelque sorte radicale à cette loi inscrite dans le cœur de l’homme : la laïcité de l’État.
C’est principalement de ce thème, « la peste de notre époque, […] le laïcisme, ainsi qu’on l’appelle, avec ses erreurs et ses entreprises criminelles », que Pie XI traitait il y a cent ans dans l’encyclique Quas primas sur la royauté du Christ (11 décembre 1925) : elle exposait notamment comment les hommes qui gouvernement légitimement la Cité le font au nom de Jésus-Christ et qu’ils doivent se conduire comme ses représentants tout spécialement en rendant un culte public à Dieu au nom de l’État qu’ils dirigent.
Le présent article reprend une partie et développe quelques thèmes de notre introduction à une « édition du centenaire » de Quas Primas aux éditions de L’Homme nouveau[1].
La chrétienté, ou la politique éclairée par la christologie
Affirmer que la politique doit être morale est trop peu dire. En réalité, selon les Grecs et spécialement Aristote, la politique englobe la morale, qui en est un canton. En effet, par sa nature de membre de la polis, l’homme ne peut déployer une vie moralement droite, selon la raison, que comme membre de cette société globale, qu’on dira aujourd’hui étatique, détenant seule tout ce qui est nécessaire à l’accomplissement de son humanité. Le « bien vivre », le vivre bien, qui est la fin propre, le bien commun, que cette société a pour fin d’assurer, est atteinte par les règles et lois que ses magistrats promulguent pour guider et protéger les citoyens dans tous les ordres de l’existence en mesurant leurs actions au critère de la loi de nature inscrite par Dieu dans le cœur de tout homme : leur rôle est de conduire, on pourrait même dire d’éduquer, leurs sujets par leurs lois en punissant le mal et en récompensant le bien (1 P 2, 13-14 et Rm 13, 4-5). Ce bene vivere, selon les vertus, dont la plus importante politiquement est la justice, englobe ainsi la vie de famille, l’éducation, les activités économiques, le soin de la santé physique et morale, la défense de la Cité et de ses membres, la protection de la vie religieuse, tout le domaine de l’art et de l’esthétique, etc. Évidemment, ce politique qui constitue ainsi l’architecture de l’activité humaine a toujours été – peut-être à cause de ce qu’il représente – le théâtre de mille tentations, vices, péchés et violences. Le Christ est Roi des nations et le démon, le prince du monde, car il y a deux Cités…
Il reste que les membres de ce corps politique sont plus fortement ou plutôt plus fondamentalement unis entre eux que ne sont les membres d’une famille. Saint Thomas parle d’une « communion » au corps de l’État et dans son bien commun : « [Puisque la vie vertueuse est la fin du corps politique] ceux-là seuls sont des parties de l’union collective qui ont une mutuelle communion dans le bien vivre »[2]. Les citoyens entretenant normalement cette relation altruiste qu’est l’amitié, qui est le fondement, dans l’ordre naturel, du patriotisme.
Car on est en cela dans l’ordre naturel, celui de la vie qui dispose, si elle est bonne, à recevoir les biens surnaturels dispensés par cette autre société pleine elle aussi, l’Église de Jésus-Christ,mais dans l’ordre de la vie de la grâce sanctifiante à laquelle l’homme peut accéder. D’où le rôle de défenseurs et protecteurs de l’Église qu’assumaient (en théorie) les princes et magistrats dans une situation de chrétienté, les deux ordres, naturel et surnaturel, pour distincts qu’ils soient, s’imbriquant par le fait que le second s’ente sur le premier.
La raison naturelle peut ainsi atteindre l’affirmation de saint Paul en Romains 13, 1, selon laquelle nulla potestas nisi a Deo, qui conduisait toutes les sociétés anciennes à sacraliser le pouvoir : il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu. Mais la doctrine du Christ-Roi l’explicite en : nulla potestas nisi a Christo, il n’y a point d’autorité qui ne vienne du Christ. Sachant qu’Adam, le père de toute la famille humaine, est l’archétype de tout père, de tout chef, a fortiori de tout gouvernant, comme Roi aussi le Christ est le nouvel Adam, qui en l’espèce assume cette régence sur les poleis.
L’encyclique Quas primas développait ainsi son raisonnement théologique : la souveraineté que le Christ-Homme a sur tous les hommes et toutes les sociétés humaines est, d’une part, la conséquence de l’union de la nature humaine et de la nature divine du Christ dans la Personne du Verbe, l’union hypostatique, et d’autre part, elle lui revient par droit de conquête, sa mort sur la Croix lui ayant acquis « à grand prix » l’âme de chaque homme (1 Co 6, 20). Ce souverain domaine, expliquait Pie XI, embrasse la totalité de tous les hommes, y compris les infidèles et les chrétiens séparés de la communion avec lui par le schisme. Et « il n’y a lieu de faire aucune différence entre les individus, les familles et les États; car les hommes ne sont pas moins soumis à l’autorité du Christ dans leur vie collective que dans leur vie privée. » De ce fait, ceux qui gouvernent légitimement les peuples, et dont l’autorité découle ainsi de celle du Christ Homme-Dieu et Rédempteur, sont revêtus d’un caractère christique qui fait prendre son plein sens au droit divin de tout gouvernant, cette dignité ennoblissant en retour les devoirs des gouvernés.
Ceux qui gouvernent les peuples doivent comme tels rendre un culte à Dieu
C’est Léon XIII qui avait développé le plus abondamment la doctrine des devoirs religieux de l’État, à laquelle Quas primas donna la touche finale. Immortale Dei, en 1885, contenait un exposé théologique très élaboré sur la nature politique de l’homme, le droit divin des gouvernements légitimes de la Cité, quelle que soit la forme de ces gouvernements, et le caractère religieux selon la loi de nature de ces gouvernements, lesquels doivent rendre un culte à Dieu et aussi favoriser l’exercice de la religion de leurs sujets : « Il est évident qu’elle [la société politique] doit sans faillir accomplir par un culte public les nombreux et importants devoirs qui l’unissent à Dieu. […] Les chefs d’État doivent donc tenir pour saint le nom de Dieu et mettre au nombre de leurs principaux devoirs celui de favoriser la religion, de la protéger de leur bienveillance, de la couvrir de l’autorité tutélaire des lois, et ne rien statuer ou décider qui soit contraire à son intégrité. »
En outre, lorsque le message de l’Évangile a été prêché à une nation, le gouvernement civil est amené à reconnaître l’Église comme dispensatrice des biens surnaturels pouvant conduire l’homme à sa fin surnaturelle bienheureuse. Son devoir impérieux sera de la protéger et de lui donner tous les moyens de se diffuser, jusques et y compris en participant comme « évêque de l’extérieur » à la défense de l’orthodoxie. Léon XIII évoquait, toujours dans Immortale Dei, l’idéal de chrétienté, que saint Pie X demandait de restaurer[3], ce « temps où la philosophie de l’Évangile gouvernait les États. » Époque qui a été subvertie par « ces principes modernes de liberté effrénée rêvés et promulgués parmi les grandes perturbations du siècle dernier, comme les principes et les fondements d’un droit nouveau, inconnu jusqu’alors, et sur plus d’un point en désaccord, non seulement avec le droit chrétien, mais avec le droit naturel. »
Libertas praestantissimum, trois ans plus tard, en 1888, contenait ce passage fondamental qui rattache l’obligation cultuelle au bien commun auquel est ordonnée la Cité : « C’est Dieu qui a fait l’homme pour la société et qui l’a uni à ses semblables, afin que les besoins de sa nature, auxquels ses efforts solitaires ne pourraient donner satisfaction, pussent la trouver dans l’association. C’est pourquoi la société civile, en tant que société, doit nécessairement reconnaître Dieu comme son principe et son auteur et, par conséquent, rendre à sa puissance et à son autorité l’hommage de son culte. […] Puisqu’il est donc nécessaire de professer une religion dans la société, il faut professer celle qui est la seule vraie et que l’on reconnaît sans peine, au moins dans les pays catholiques, aux signes de vérité dont elle porte en elle l’éclatant caractère. Cette religion, les chefs de l’État doivent donc la conserver et la protéger, s’ils veulent, comme ils en ont l’obligation, pourvoir prudemment et utilement aux intérêts de la communauté. »
Cela évidemment dans la visée d’une chrétienté, jadis à conserver, aujourd’hui à restaurer. Que le gouvernement de la Cité ait le devoir de rendre un culte public à Dieu avec tout ce qui en découle fasse partie de la loi naturelle a été symptomatiquement ignoré du Jacques Maritain deuxième époque, celui de L’humanisme intégral (Cerf, 1936), une décennie après Quas primas. Renonçant à l’idéal d’une chrétienté « sacrale », il voulait promouvoir, dans le contexte des années 30, contre les totalitarismes, une « chrétienté profane » identifiée à une démocratie pluraliste dans laquelle ce ne serait pas la règle de la majorité qui serait élevée au titre de règle suprême du bien et du mal mais « la loi morale supérieure en vertu de laquelle les hommes sont obligés en conscience envers ce qui est juste et bien. » Autrement dit, on établirait une chrétienté naturelle avec tous les hommes de bonne volonté, en se contentant du respect de la loi naturelle, mais d’une loi naturelle amputée de l’obligation pour l’État – qui resterait une démocratie pluraliste (liberté religieuse) – de rendre un culte à Dieu.
C’est l’horizon de la déclaration sur la liberté religieuse de Vatican II, explicitée par les textes de l’après-Concile qui traitent de politique. Ainsi la Note doctrinale sur certaines questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi du 24 novembre 2002, présente la non-confessionnalité de l’État comme une évidence : « La promotion en conscience du bien commun de la société politique n’a rien à voir avec le “confessionnalisme” ou l’intolérance religieuse » (n. 6). Cependant, dit la Note, cette société politique doit respecter la morale : « Pour la doctrine morale catholique, la laïcité, comprise comme autonomie de la sphère civile et politique par rapport à la sphère religieuse et ecclésiastique – mais pas par rapport à la sphère morale – est une valeur acquise et reconnue par l’Église, et elle appartient au patrimoine de civilisation déjà atteint. » La société politique doit être laïque et morale, une morale qui se réduit grosso modo à la morale conjugale, dite morale de la vie.
La loi naturelle ainsi comprise est ainsi mutilée de l’obligation de reconnaître Dieu qu’a l’État et peut se conjuguer avec sa laïcité. Certes, le terme de laïcité peut avoir une acception parfaitement recevable, quoique dangereuse à utiliser, et signifier l’autonomie de l’Église et de l’État. Mais son acception stricte et habituelle est la non-confessionnalité de l’État et surtout la libre circulation de l’erreur religieuse. Lorsque Pie XII avait tenté une récupération risquée du terme « laïcité » justement dans le sens de distinction du religieux et du politique, il avait pris soin de rappeler dans le même temps qu’il s’agissait d’une « laïcité » qui impliquait l’union nécessaire de l’Église et de l’État : « Comme si une si légitime et saine laïcité de l’État n’était pas un des principes de la doctrine catholique ; comme si ce n’était pas une tradition de l’Église, de s’efforcer continuellement à maintenir distincts, mais aussi toujours unis, selon les justes principes, les deux Pouvoirs » (Discours du 23 mars 1958). Mais entendue dans le sens habituel de neutralité de principe de l’État, la laïcité non seulement n’est pas « saine », mais elle est une impossibilité de nature pour une société politique digne de ce nom, une monstruosité.
Car dans son ordre propre, l’ordre naturel, la société politique exige la gouvernance de Dieu et de sa loi, et par conséquent la reconnaissance de Dieu et de sa loi. La pensée maritainienne, que nous venons d’évoquer, a largement inspiré Paul VI. Le texte conciliaire sur la liberté religieuse, relève ainsi d’une désolidarisation de la définition de l’homme par rapport à la société voulue par Dieu : la personne humaine, sujet religieux à titre individuel, serait créée hors société, hors sol si l’on peut dire, et se trouverait certes toujours placée dans une communauté politique, mais accidentellement, cette société étant par définition neutre.
En fait cette déviation affectant la compréhension de la nature de l’homme vient de la pulvérisation individualiste de la Cité traditionnelle opérée par la Révolution française. Le penseur qui, après cette Révolution et contre elle, a le plus insisté sur ce caractère nécessairement religieux de la société politique, sans pour autant qu’elle se confonde avec la société religieuse, l’Église, est Louis de Bonald. Pour lui, Dieu est présent dans cette polis qui a été créée en même temps que les hommes : « Dieu est la volonté générale conservatrice de la société intérieure des intelligences dont il fait partie[4] ». Société nécessaire, en effet, puisqu’elle est moyen et fin de l’agir moral de ces intelligences, c’est-à-dire de l’agir selon la raison. Comprendre le bien commun que cette société primordiale – la société politique – poursuit, à savoir faire vivre ses membres selon le bien, permet aussi de comprendre que Dieu et les magistrats en sont les « pouvoirs conservateurs », selon l’expression de Bonald. Non seulement elle trahirait ses devoirs essentiels en se détournant de Dieu, mais elle opérerait la désintégration de sa nature. Elle cesserait d’exister comme société politique naturelle dans la mesure où sa neutralité lui ôterait sa « volonté générale d’exister ».
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Le message de Quas Primas était parfaitement audible, il y a un siècle, en un certain nombre de pays dont il a consolidé ou changé le destin, mais il semble à des années-lumière de la société occidentale dans laquelle nous vivons. Alors « que faire ? » dans cette société, selon la question de Lénine. Que faire pour vivre dans une démocratie moderne, que faire pour préparer une « sortie » de cette démocratie ? Pour y réfléchir, il est peut-être bon de se comparer, toutes choses égales, avec les dissidents des sociétés communistes d’avant 1989, autre forme de la démocratie née de la Révolution. Le tchèque Václav Benda, suivi par d’autre penseurs de la dissidence, avait forgé pour eux le concept de « polis parallèle », qui recouvrait la création de structures politiques, économiques, d’informations, parallèles à celles de l’ordre établi, pour survivre et préparer le remplacement du régime tyrannique au pouvoir.
Certes, on peut discuter le concept de « polis parallèle », dans la mesure où il cherche l’organisation d’îlots prétendument autonomes (symptomatiquement, Rod Dreher, l’auteur de The Benedict Option – en français : Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus ? Le Pari bénédictin, Artège 2017, fait l’éloge de la « polis parallèle » de Benda), mais surtout discutable est l’inspiration en définitive libérale de son projet de résistance à l’oppression communiste, qui a fait que des gouvernants de l’Est de la première génération d’après la chute du Mur, Václav Havel et Lech Wałęsa, ont vu leurs projets se dissoudre dans la démocratie libérale. Il reste que la culture d’une dissidence, l’organisation d’une survie expressément non-conforme, notamment éducative et religieuse, comme la préparation lointaine d’une « sortie » de la situation présente, sont des formes d’action que peut inspirer aujourd’hui la doctrine de Quas primas.
Abbé Claude Barthe
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[2] De Regno, l. 2, c. 3, dans Michel Nodé-Langlois, Penser le politique, Dalloz 2015, p. 100.
[3] Avec la fameuse phrase dans la lettre sur le Sillon du 25 août 1910 : « On ne bâtira pas la cité autrement que Dieu ne l’a bâtie ; on n’édifiera pas la société, si l’Église n’en jette les bases et ne dirige les travaux ; non, la civilisation n’est plus à inventer ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est ; c’est la civilisation chrétienne, c’est la cité catholique ».
[4] Louis de Bonald, Théorie du pouvoir politique et religieux, reproduction Essai, p. 92.