17/01/2026

Tradilibéralisme et catholicisme intégral
Débat au sujet des nouveaux rituels des sacrements

Par l'abbé Claude Barthe

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L’abbé Laurent Spriet a publié dans La Nef de janvier 2026 une recension fort irritée de mon ouvrage : Les Sept Sacrements d’hier à aujourd’hui[1], dans laquelle il sent l’odeur du libre examen de Luther, suivie d’une vidéo (Abbé Barthe : une position ecclésiale intenable – La Nef) où il condamne sans appel mon livre comme « mauvais et malfaisant » et ma position ecclésiale comme « intenable ».  

L’abbé Spriet prend la précaution de dire qu’il n’a rien contre moi à titre personnel. Non seulement je lui rends la pareille, mais j’ajoute pour ma part que j’avais beaucoup apprécié les courageux, mais hélas vains efforts qu’il avait déployés jadis pour introduire dans le séminaire de Lyon une section vouée à la messe traditionnelle : un des moyens de la restauration de la liturgie traditionnelle est en effet de l’injecter autant qu’on le peut dans les structures ecclésiales officielles.

Tout mon propos dans ce petit livre sur les nouveaux rituels des sacrements porte sur un autre aspect de cette restauration liturgique à promouvoir : donner des éléments à ceux qui défendent de manière théorique et pratique la liturgie traditionnelle, c’est-à-dire aux prêtres de communautés ou diocésains qui la célèbrent en quelque sorte comme « spécialistes », et aux fidèles qui y sont attachés pour préserver leur foi et celle leurs enfants et qui, les uns et les autres, la maintiennent en vie depuis un demi-siècle. Cette défense, pour eux qui l’assument pleinement, ne peut qu’être globale, tout simplement parce qu’une liturgie est un tout cohérent. Saint Thomas explique d’ailleurs que tous les sacrements forment un corps complet où chacun d’eux est ordonné à l’Eucharistie, qui contient l’auteur des sacrements, le baptême et la pénitence pour la recevoir, le mariage pour développer l’union du Corps mystique, l’ordre pour la consacrer, etc. Si donc le rituel de l’Eucharistie a été blessé, il est dans l’ordre des choses que les autres sacrements l’aient été aussi.

La déficience libérale de la nouvelle liturgie

Je ne prétends pas que tout soit mauvais dans les nouveaux rituels (et notamment je ne conteste nullement leur validité, même si leur malléabilité extrême fait qu’en certains cas on peut se demander si la manière indécente dont ils sont interprétés ne manifeste pas que le célébrant n’a pas l’intention de faire ce que veut l’Église). « La grâce suinte ou ruisselle à travers les décombres de la liturgie détruite », disait Mauriac quelque part dans son Bloc-Notes. Le bouleversement a touché chacun d’eux, à des degrés divers, et tous, comme la nouvelle messe, souffrent d’un amoindrissement de signification. Ainsi, le vice du nouveau missel est-il d’exprimer plus faiblement, en comparaison avec le missel qu’il a prétendu remplacer, le caractère sacrificiel de l’Eucharistie, mais aussi la spécificité du sacerdoce hiérarchique, la transcendance de l’action qui s’y déroule, l’adoration due à la présence réelle. De même, l’ensemble du nouveau rituel du baptême affaiblit-il l’aspect de lutte du Christ contre le démon asservissant l’âme du fait du péché originel qui la souille ; le nouveau rituel de l’onction des malades dévalue le sacramentum extremæ unctionis en une célébration pour personnes âgées. Il y a non pas négation, mais affaiblissement – et cela seul est considérablement dommageable – des arêtes du dogme. Certes, à des degrés divers : le nouveau rituel du mariage verse dans les formules trop bavardes et évacue la grande bénédiction consécratoire de l’épouse ; mais le nouveau rituel de l’ordination appauvrit le symbolisme même de la cérémonie concernant les prêtres et évacue la couronne des ordres mineurs et du sous-diaconat.

La réforme liturgique a été totale, confectionnant, avec des éléments anciens mais à nouveaux frais, la messe, tous les sacrements, tous les sacramentaux. Immense bouleversement opéré en quelques années, dont il faut au minimum convenir qu’il ne fut pas un succès : la nouvelle liturgie n’a pas rempli les églises, ou à tout le moins elle ne les a pas empêchées de se vider. Au contraire, la liturgie ancienne qu’elle voulait remplacer et qui a survécu en maints lieux attire les jeunes fidèles, engendre les vocations, brille par ses pèlerinages. On objectera que ces considérations valent surtout pour l’Occident. Mais c’est à Rome qu’a eu lieu cette grande mutation cultuelle, au sein de cet Occident où l’ultra-libéralisme a triomphé dans les années mêmes où s’est réalisée la grande démolition-reconstruction de la liturgie romaine.

La réforme de Paul VI est ainsi apparue aux analystes critiques et au public des fidèles – « on nous change la messe ! », « on nous change la religion ! » – comme donnant des gages à l’esprit du temps : tonalité plus immanente des cérémonies (face au peuple, emploi de la langue courante, évacuation d’un symbolisme trop traditionnel) ; distinction hiérarchique des ministres du culte et des fidèles laïcs, atténuée ; formes du respect vis-à-vis de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, atrophiées ; rappel des grandes vérités (la mort, le jugement) et dogmes « durs » (la messe comme sacrifice sacramentel, le péché originel empêchant l’accès de l’âme à la vision béatifique), adoucis.

Le rite se voulant immuable étant remplacé par un canevas sur lequel chacun brode selon son charisme, sa piété propre. Désormais, « il revient à la communauté de créer elle-même sa liturgie et non de la recevoir de traditions devenues incom­préhensibles : la communauté se représente et se célèbre elle-même », disait le cardinal Ratzinger[2]. L’« esprit » de Vatican II dont procédait ce culte rénové allait dans un sens tout opposé à celui des grandes réformes de l’Église qu’ont été ce qu’on appelle la « réforme grégorienne » ou la contre-réforme tridentine, avec leur restauration exigeante de la discipline, de la piété et de la formation du clergé, de la rigueur de la vie religieuse. Les thèmes des réformateurs de la liturgie d’après le Concile (équilibrer la « table de la Parole » et la « table de l’Eucharistie ; promouvoir la participation active des laïcs ; restaurer la concélébration, la communion à la coupe) étaient en dissonance de style, de spiritualité, de substrat théologique, avec ce qui avait été hérité du passé. Ces mutations ayant un parfum de catholicisme libéral en son dernier avatar, la Nouvelle Théologie que dénonçait Pie XII. Catholicisme libéral qui croit pouvoir faire certaines concessions à la modernité (liberté moderne, effacement des différences entre confessions, adoucissement des croyances qui « passent » mal) en caressant l’espoir – toujours déçu – de se voir reconnaître une place au sein du monde moderne. Les transformations rituelles représentaient ainsi une sorte d’« inculturation », certes modérée, médiocre comme on eût dit au XVIIe siècle. Sauf que la culture dont on se rapprochait était une non-culture

Ce phénomène d’une réforme que je qualifie de libérale se double d’un autre : un catholicisme libéral subordonné, second par rapport au catholicisme réformateur, qui s’est développé chez certains traditionnels, qu’on pourrait qualifier de tradilibéralisme. La grande inquiétude de l’abbé Spriet – qui me prête assurément beaucoup trop d’influence – est que mon discours « intégraliste » sur la liturgie nouvelle en général et sur les sacrements réformés en particulier, exaspère les autorités ecclésiastiques et leur cache la bonne volonté de certains traditionnels qui, dans l’espoir – toujours déçu – de se voir accorder une certaine reconnaissance, sont prêts à certaines concessions, qu’ils parent de l’expression ratzinguérienne de « réforme de la réforme », qui veut dire pour eux réforme du rite traditionnel, ce que le terme même contredit, comme je le dirai plus loin. 

La déficience d’autorité de la nouvelle liturgie

Est-ce désobéir quand il n’y a pas lieu à obéissance ? Est-ce désobéir que ne pas se soumettre à une loi qui ne sert manifestement pas le bien commun ?

Vatican II, à la différence des conciles du passé, n’a voulu ni condamnation, ni dogmatisation. L’élaboration d’une nouvelle forme d’enseignement dans laquelle il s’est placé, l’enseignement authentique (Lumen Gentium, n. 25 § 1) ou « pastoral », est comme un très adroit coup de billard à trois bandes, on dit des nouveautés, ce qui dévalue la tradition, et permet par ailleurs d’être dans l’air du temps : ce type d’enseignement permet en effet d’émettre des doctrines très nouvelles (l’Église respecte sincèrement les autres religions, Nostra Ætate, n. 2 § 2), en infirmant par le fait sans avoir à la contredire puisqu’on reste dans le « pastoral » l’autorité du magistère antérieur, le tout sur un mode qui s’intègre à une liberté intellectuelle moderne qui rejette toute dogmatisation, sauf celle précisément de la liberté.

C’est tout naturellement que la réforme liturgique a donné en parallèle un nouveau mode de règle cultuelle variable et peu contraignante, ouvrant à tout moment de nombreuses options, laissant un maximum de place à l’interprétation des célébrants[3]. La norme du culte est le reflet de la norme de foi et réciproquement : lex orandi, lex credendi. Ou plus exactement l’absence de norme au sens fort : il ne s’agit plus vraiment ici d’une lex avec ce culte qui rejette avec mépris l’ancienne ritualité et est aussi peu « rigide » que possible, correspondant par le fait à un message mal défini, affaibli (comme la pensée faible des modernes).

Le choix est donc d’obéir ou au sens de la foi ou à ce qui n’est pas une loi, en ce qu’elle est n’implique pas l’obligation d’obéissance. En tout cas, ceux qui, dès la parution du nouveau missel, ont émis les blâmes les plus graves, l’ont en effet considéré comme légitimement critiquable. Le sous-titre donné par l’éditeur à mon livre, Bref examen critique des nouveaux rituels, fait référence implicite au Bref Examen critique des cardinaux Ottaviani et Bacci du 5 juin 1969, paru deux mois après la promulgation du missel de Paul VI. Il était accompagné d’une supplique qu’avaient signée les deux cardinaux et qu’ils adressaient au pape, dont les termes sont bien connus : « « Le nouvel Ordo Missæ, si l’on considère les éléments nouveaux, susceptibles d’appréciations fort diverses, qui y paraissent sous-entendus ou impliqués, s’éloigne de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la sainte messe telle qu’elle a été formulée à la XXe session du Concile de Trente […]. Tant de nouveautés apparaissent dans le nouvel Ordo Missæ, et en revanche tant de choses éternelles s’y trouvent reléguées à une place mineure ou à une autre place – si même elles y trouvent encore une place,– que pourrait se trouver renforcé et changé en certitude le doute, qui malheureusement s’insinue dans de nombreux milieux, selon lequel des vérités, toujours crues par le peuple chrétien, pourraient changer ou être passées sous silence sans qu’il y ait infidélité au dépôt sacré de la doctrine auquel la foi catholique est liée pour l’éternité. » L’abbé Spriet dira-t-il que le livret signé par les cardinaux Ottaviani et Bacci est « mauvais et malfaisant » ?

De multiples autres critiques ont parues depuis lors, celles de nombreux prêtres qui ont continué à célébrer dans les formes anciennes, celles bien connues de Mgr Lefebvre, celles des collaborateurs de la revue Itinéraires, le Père Calmel, l’abbé Dulac, Louis Salleron[4], etc. Et aujourd’hui, celles de Mgr Athanasius Schneider, qui a donné une préface à mon livre, laquelle emprunte le ton de la lettre des cardinaux Ottaviani et Bacci : « L’introduction de nouveautés de manière académique et abstraite, donc anti-traditionnelle, dans les rites sacramentels a été considérée comme au moins suspecte depuis l’époque des Pères de l’Église jusqu’au Concile Vatican II. [… Les innovations, les improvisations, les ruptures avec les rites de l’époque précédente] tout cela s’est réalisé de manière incompréhensible à l’occasion de la réforme de la liturgie consécutive au Concile Vatican II avec l’approbation du Saint-Siège. Les rites des sacrements de la réforme postconciliaire s’éloignent de manière frappante des qualités constantes et essentielles de la liturgie de l’Église, telles qu’elles ont été inspirées par les Apôtres, fidèlement développées dans le même sens par les Pères de l’Église et soigneusement protégées pendant des siècles par les Pontifes romains. Parmi les caractéristiques du rituel des “sacrements nouveaux”, contrastant avec la liturgie de toujours, on peut relever les éléments suivants : la diminution de la sacralité, l’affaiblissement systématique de la symbolique et typologie biblique, spécialement le lien avec les types du culte Divin de l´Ancienne Alliance (une telle attitude était typique des anciens gnostiques chrétiens et en partie aussi de Martin Luther), une tonalité trop académique et artificielle, les nouveautés inventées avec des improvisations, l´anthropocentrisme, une tendance néo-pélagienne (l´affaiblissement évident de la doctrine du péché originel et l’affaiblissement des prières de repentance et de propitiation) associée à une tendance naturaliste (l´affaiblissement de la prise en compte de l’existence et de l´action des esprits mauvais, d’où une omission quasi systématique des exorcismes). » L’abbé Spriet dira-t-il que le propos de Mgr Schneider est « mauvais et malfaisant » ?

L’abbé Spriet pour me faire rentrer dans l’obéissance me donne une citation de Mediator Dei, la grande encyclique de Pie XII sur la liturgie de 1947, expliquant que de l’autorité du pape dépendent les aspects humains de la liturgie. Je suis pleinement d’accord et j’ajoute même cette autre citation en ce sens de l’encyclique : « Il faut réprouver l’audace tout à fait téméraire de ceux qui, de propos délibéré, introduisent de nouvelles coutumes liturgiques ou font revivre des rites périmés, en désaccord avec les lois et rubriques maintenant en vigueur. » N’est-ce pas cependant de propos délibéré que l’abbé Spriet célèbre habituellement une messe que le pape Paul VI a remplacée par une autre ? C’est assurément qu’il juge comme moi, et comme le pape Benoît XVI dans Summorum Pontificum, que les changements décidés par Paul VI n’avaient pas force obligatoire, en tout cas par force suffisamment obligatoire pour abolir la messe antérieure.

Pie XII prémonitoire

Mais il est un autre passage très intéressant de l’encyclique de Pie XII : « Il faut juger de même des efforts de certains pour remettre en usage d’anciens rites et cérémonies. Sans doute, la liturgie de l’antiquité est-elle digne de vénération ; pourtant, un usage ancien ne doit pas être considéré, à raison de son seul parfum d’antiquité, comme plus convenable et meilleur, soit en lui-même, soit quant à ses effets et aux conditions nouvelles des temps et des choses. Les rites liturgiques plus récents eux aussi, sont dignes d’être honorés et observés, puisqu’ils sont nés sous l’inspiration de l’Esprit-Saint, qui assiste l’Église à toutes les époques. […] De même, en effet, qu’aucun catholique sérieux ne peut, dans le but de revenir aux anciennes formules employées par les premiers conciles, écarter les expressions de la doctrine chrétienne que l’Église, sous l’inspiration et la conduite du divin Esprit, a dans des âges plus récents élaborées et décrété devoir être tenues, […] de même, quand il s’agit de liturgie sacrée, quiconque voudrait revenir aux antiques rites et coutumes, en rejetant les normes introduites sous l’action de la Providence, à raison du changement des circonstances. »

Ce serait un contresens d’appliquer ce blâme à ceux qui aujourd’hui refusent les novations introduites après le Concile. Cette dénonciation de la recherche de rites ayant « un parfum d’Antiquité », au mépris de rites introduits par la suite, visait la tendance qui se manifestait chez un certain nombre d’auteurs relevant du Mouvement liturgique, lesquels prônaient un retour aux usages de l’Antiquité tardive par-dessus les apports du Haut Moyen-Âge. Ainsi le jésuite Josef Andreas Jungmann, qui deviendra l’un des réformateurs les plus en vue après Vatican II, estimait dans Missarum Sollemnia : Explication génétique de la messe romaine, en 1948, que l’offertoire qui, avant le VIIe siècle, se résumait à une oraison sur les oblats, avait ensuite subi de « graves altérations » par l’adjonction d’une série de « prières privées » du prêtre. Ces « prières privées » explicitaient d’ailleurs si clairement le sens du sacrifice eucharistique et sa valeur propitiatoire pour les vivants et pour les morts, qu’elles étaient considérées par Jungmann et ses émules comme un « doublet » ou un « doublon » du canon. Elles seront impitoyablement supprimées par la réforme.

C’étaient des modernisateurs archéologisants, ce qui n’est pas contradictoire. Comme le disait Pie XII, le retour qu’ils voulaient était justifié comme convenant mieux « aux conditions nouvelles des temps et des choses. » Il ressortait de ce qu’enseignait au contraire Pie XII que ces « prières privées », objet des critiques des Jungmann, Mærtens, Bruylants, Bouyer et autres, qui avaient fleuri du VIIe au XIe siècle, étaient à considérer comme « dignes d’être honoré[e]s et observé[e]s, puisque […] né[e]s sous l’inspiration de l’Esprit-Saint ».

Benoît XVI arrêté au milieu du gué

À la différence de Marcel Lefebvre, qui critiquait le fond de la réforme liturgique, Joseph Ratzinger a surtout critiqué le mode violent de la transformation qu’elle avait opérée. Mais c’est le cas de dire, comme en procédure mais avec un sens plus large, que « la forme emporte le fond » et que les deux contempteurs de la réforme, l’archevêque et le cardinal, n’étaient au fond pas si éloignés. D’autant que Joseph Ratzinger magnifiait par ailleurs le trésor que représentait le rite ancien, « qui était sacré pour les générations précédentes » et qui restait « grand et sacré pour nous[5]. »

À son initiative furent promulgués la lettre circulaire Quattuor abhinc annos, de la Congrégation pour le Culte divin, dite « indult » du 3 octobre 1984, puis le motu proprio Ecclesia Dei adflicta, du 2 juillet 1988, et pour finir, lorsqu’il fut devenu Benoît XVI, le motu proprio Summorum Pontificum, du 7 juillet 2007, qui reconnaissait le droit à la célébration de la liturgie traditionnelle.

Disons au passage que c’est à tort qu’on invoque, pour justifier les dispositions de 2007, la coexistence traditionnelle de divers rites dans l’Église. S’il a toujours existé dans l’Église des rites liturgiques distincts correspondant à des aires géographiques, ethniques ou culturelles diverses, on n’avait jamais vu une coexistence de droit entre deux états successifs du même rite pour les mêmes sujets. Certes, la bulle Quo primum de 1570 autorisait la survivance, à côté du missel romain des usages pouvant prouver deux cents ans d’existence, mais comme des rites de telle cathédrale, de telle collégiale. Alors que la survivance que constatait Summorum Pontificum du rite ancien n’était pas le fait d’une Église particulière ou d’un ensemble d’Églises particulières, mais virtuellement de toute l’Église romaine. Elle avait désormais deux rites, deux « formes du même rite », disait gentiment le texte. En quelque sorte, le missel promulgué par Quo primum profitait à son tour lui-même de l’exception d’antiquité prévue par cette bulle…

Summorum Pontificum était certes un texte destiné à apporter la paix liturgique, mais il faisait aussi partie du grand projet ratzinguérien d’encadrement du Concile. Le conciliaire modéré qu’était devenu Joseph Ratzinger espérait que l’un des effets de la libéralisation de l’ancienne liturgie pouvait permettre, par voie d’émulation, de contact, « d’enrichir », de corriger la nouvelle liturgie[6]. Il visait ce processus dit de « réforme de la réforme », dont le premier à l’avoir évoqué semble avoir été le cardinal Decourtray, archevêque de Lyon. Réforme de la réforme liturgique et non réforme du rite traditionnel. Tout récemment encore, Mgr Schneider en a repris le thème : le nouvel Ordo ne peut subsister en l’état[7].

Ce projet entre dans la catégorie de ce qu’il est convenu de qualifier en politique de processus de transition (telle que la « transition démocratique », en Espagne, après la mort de Franco), qui suppose qu’on veut passer d’un régime, d’un état politique, ou en l’espèce ecclésial, à un autre. Ici du « régime » de la liturgie de Paul VI au « régime » de la liturgie tridentine, par des étapes graduées pour rendre plus facile la mutation. L’hypothèse concerne la célébration ordinaire dans les paroisses progressivement rendue traditionnelle (retournement de l’autel, réintroduction de l’offertoire traditionnel, etc.). Elle peut être mise en œuvre ponctuellement par tel prêtre, mais n’est pleinement concevable que si elle est appliquée à la manière d’un programme global par un pape ou par un ensemble d’évêques s’engageant dans un programme de restauration ecclésiale[8]. Intéressante à cet égard, bien qu’avortée, fut la tentative du cardinal Sarah qui, alors Préfet de la Congrégation pour le Culte divin, lors d’un congrès de l’association Sacra Liturgia tenu à Londres en avril 2016,  avait appelé à un retour massif de la célébration ad Orientem, en suggérant aux prêtres qui le souhaitaient de commencer dès le premier dimanche de l’Avent 2016 à célébrer de la sorte. Mais il fut immédiatement contredit par l’archevêque de Westminster, le cardinal Nichols, et par un communiqué du directeur de la Salle de Presse vaticane, le 11 juillet 2016, expliquant que « de nouvelles directives liturgiques [n’étaient] pas prévues ». Le cardinal lui-même ne mit jamais en application sa directive dans les messes selon le missel de Paul VI. Benoît XVI lui-même, s’il a parlé de « réforme de la réforme », n’a pas réellement pris les moyens de la mettre en œuvre, si ce n’est en distribuant la communion sur les lèvres lors de ses propres messes et par une manière plus soignée de célébrer, avec de beaux ornements.

Il est en somme resté au milieu du gué.

Restaurer tout entière la lex orandi traditionnelle

Il reste que Benoît XVI, spécialement par Summorum Pontificum, a grandement favorisé la célébration de la liturgie ancienne. Or, qu’on le veuille ou non, à la célébration de la lex orandi préconciliaire correspond une lex credendi également préconciliaire. Benoît XVI avait ainsi, involontairement ou peut-être en partie volontairement, posé une mine sous l’édifice de Vatican II et d’abord de sa liturgie.

J’ai qualifié – de manière un peu polémique, je le concède, mais la légitime défense m’y autorisait – les partisans d’accommodements de tradilibéraux, en regard desquels, en reprenant une qualification que se donnaient les catholiques engagés dans la lutte contre le modernisme au début du XXe siècle, je placerais les catholiques intégraux Ceux-ci, de diverses sensibilités et appartenances institutionnelles, ont pour but ultime – du point de vue de la lex orandi et par le fait de la lex credendi – le retour à la liturgie traditionnelle comme norme.

L’accomplissement de ce retour suppose des pasteurs, un pape et auparavant des évêques, pour l’accomplir, mais aussi un contexte qui lui soit favorable. Il serait sans doute trop optimiste de dire que ce contexte existe pleinement aujourd’hui, mais on peut tout de même en constater des prémices, comme le montrent entre autres ces sondages publiés par le journal La Croix notant l’importance du nombre des prêtres qui désirent la paix liturgique et la croissance de celui des fidèles « qui aiment la messe en latin ».

Car patente en effet est la fatigue de la liturgie nouvelle[9], née d’une fabrication malhabile par des « experts », comme le reconnaissait l’un d’entre eux, Louis Bouyer, après en être revenu, ou d’une réélaboration par des « professeurs », pour citer Joseph Ratzinger : « Rien de semblable ne s’est jamais produit sous cette forme, cela est contraire au caractère propre de l’évolution liturgique[10]. » Cette liturgie fabriquée ne deviendra jamais une tradition, même si elle est devenue en un demi-siècle une habitude, qu’il sera malgré tout difficile de déraciner.

Force est de constater en revanche l’éternelle jeunesse de la liturgie traditionnelle et ses capacités missionnaires. La multiplication des lieux de messe traditionnelle, qui va continuer, doit s’accompagner de « tout ce qui va avec », selon l’expression consacrée, le catéchisme et les sacrements.

La réception des sacrements, qui marque une pleine vie communautaire chrétienne, baptême, mariage, confirmation est d’une suprême importance. « Si la fin est dernière dans l’exécution, elle est première dans l’intention », dit l’adage scolastique[11]. La fin n’est rien d’autre que la restauration de toute la liturgie comme colonne vertébrale d’une restauration ecclésiale. Ceux qui, suivant le sens de la foi, défendent la messe et les sacrements tridentins tout ensemble, qu’ils soient prêtres, jeunes gens préparant leur mariage, parents demandant le baptême et la confirmation de leurs enfants, œuvrent, Dieu aidant, à cette restauration ecclésiale.

Abbé Claude Barthe


[1] Les Sept Sacrements d’hier à aujourd’hui. Bref examen critique des nouveaux rituels, avec une préface de Mgr Athanasius Schneider, Contretemps, 2025.

[2] Un chant nouveau pour le Seigneur, La Foi dans Le Christ et la Liturgie aujourd’hui, Desclée, 1995, p. 49.

[3] Benoît XVI, quand il était cardinal Ratzinger, avait fait ce rapport entre enseignement pastoral du Concile et liturgie nouvelle d’une autre manière, en notant que l’un et l’autre, Concile et nouvelle liturgie, sont considérés à tort comme des plus que dogmes : « La vérité est que le Concile n’a défini aucun dogme et a voulu consciemment s’exprimer à un niveau plus modeste, simplement comme un concile pastoral. Pourtant, nombreux sont ceux qui l’interprètent comme s’il était presque le super-dogme qui ôte toute importance au reste. Cette impression est surtout renforcée par certains faits courants. Ce qui était autrefois considéré comme le plus sacré – la forme transmise de la liturgie – apparaît d’un seul coup comme ce qu’il y a de plus défendu et la seule chose que l’on puisse rejeter en toute sûreté. » (Discours aux évêques chiliens, 13 juillet 1988, Conférence du cardinal Ratzinger devant les évêques du Chili et de Colombie le 13 juillet 1988 • 13 juillet 1988 • LPL).

[4] Puis-je ajouter la mienne : La messe de Vatican II. Dossier historique, Via Romana, 2018 ?

[5] Benoît XVI, Lettre aux évêques accompagnant Summorum Pontificum.

[6] Dans la lettre du 7 juillet 2007 accompagnant le motu proprio Summorum Pontificum, Benoît XVI expliquait que l’enrichissement du rite ancien par le nouveau porterait sur deux points : « Dans l’ancien Missel pourront être et devront être insérés les nouveaux saints, et quelques-unes des nouvelles préfaces ». La Commission Ecclesia Dei avait préparé l’ajout de quatre nouvelles préfaces ad libitum prises dans des sources anciennes et l’extension à l’Église universelle de trois autres existant dans des missels particuliers. Elles ont été promulguées par le décret Quo magis de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi du 22 février 2020. La Commission avait aussi préparé une liste de nouveaux saints, dont on pouvait faire mémoire ad libitum, qui n’a pas eu de suite.

[7] Avertissement de l’évêque Schneider : ‘Le Novus Ordo ne peut pas rester en l’état’, Life Site, émission de John Henry Westen, 13 janvier 2026.

[8] Voir mon petit ouvrage : La messe à l’endroit. Un nouveau mouvement liturgique (Éditions de L’Homme Nouveau, 2010).

[9] Patente notamment par son absence de fruits. Pour donner un exemple : se pose actuellement la question de la fermeture du séminaire interdiocésain de Toulouse. Le séminaire interdiocésain de Bordeaux ayant fermé ses portes en 2021, il ne resterait plus aucun séminaire pour l’ensemble des diocèses du Sud-Ouest et de l’Occitanie, à l’exception du séminaire diocésain un peu marginal (et qui subsiste pour cette raison) de Bayonne.

[10]  La célébration de La Foi : Essai sur la théologie du culte divin, Téqui, 1985, p. 84.

[11] Saint Thomas, Somme théologique, Ia IIæ, q 1, a 1, ad 1.